mardi, 25 avril 2017|

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Richard Sennett s’intéresse à Montaigne

Mais qu’est-ce qui a bien pu pousser tout récemment le sociologue américain Richard Sennett à s’intéresser à Montaigne ? C’est sans doute un effet de mode, qui veut que l’on aille chercher dans les Essais les trésors d’une sagesse perdue. Le titre de l’ouvrage, en anglais Together : The Rituals, Pleasures and Politics of Co-operation [1], refuse clairement d’envisager la coopération sous l’angle attendu de l’intérêt mutuel, comme le win win de la transaction économique. L’auteur entend remettre sur le devant de la scène la notion de coopération, dont l’origine est le rituel de la parole, et non la promesse du gain. Moins marquée à gauche que la notion de solidarité, la coopération s’oppose également à l’idéologie contemporaine de la communauté. Puisque l’invention de la cité passe par le refus de la règle tribale, il faut apprendre à coopérer avec des individus différents de nous. C’est ce qui aurait préoccupé l’auteur des Essais, et que nous devons réapprendre avec lui.

Né en 1943, Richard Sennett passe son enfance dans les grands ensembles de Chicago. Il fait partie, quand il a vingt ans, du mouvement de la Nouvelle Gauche américaine, dont le souvenir reste associé à celui des hippies. Il écrit plus tard : « L’histoire a exaucé les vœux de la Nouvelle Gauche sous une forme perverse. Les insurgés de ma jeunesse croyaient qu’en démantelant des institutions, ils pourraient produire des communautés : des relations face-à-face de confiance et de solidarité, des relations constamment négociées et renouvelées, un champ communautaire où chacun deviendrait sensible aux besoins d’autrui. On est loin du compte. L’éclatement des institutions n’a pas produit d’avantage de communauté » [2]. Sennett est aujourd’hui Professeur de sociologie à Yale, ainsi qu’à la London School of Economics. Sociologue influent, il a été l’un des inspirateurs du New Labour de Tony Blair, avant d’exprimer sa désillusion à l’égard d’une politique de démantèlement des services publics.

Sociologue du travail, de la middle class américaine et du travail dit flexible dans les sociétés capitalistes avancées, sociologue de la ville et de l’architecture, Sennett n’aime pas respecter les frontières académiques ou idéologiques. Sociologue de la culture, à la manière d’Herbert Marcuse et de Norbert Elias, il s’est intéressé récemment à l’artisanat [3]. La modernité doit réconcilier la tête et la main : un authentique démocrate ne peut accepter que des modes de vie aristocratiques, définis par l’absence de tout rapport direct aux outils et à la matière - ce fut le cas des citoyens d’Athènes, des gentilshommes, des bourgeois du XIXe siècle, aujourd’hui des intellectuels, des hommes politiques et les administrateurs - aient fini par l’emporter. Richard Sennett continue par là de dialoguer avec Hannah Arendt, dont il a été l’étudiant à l’université de New York : l’homme n’accède pas à l’esprit une fois le travail fini, en discutant sous d’agréables portiques ombragés… pendant que des esclaves s’affaireraient aux tâches matérielles. En quoi l’éloge de l’artisanat et la critique des formes de travail aliénantes peuvent-elles conduire à Montaigne ?

En réalité, il aurait été surprenant que Sennett ne s’intéressât pas à Montaigne, lui qui a commencé par étudier la vie privée, dans Les Tyrannies de l’intimité [4] et à défendre l’autonomie de l’individu contre l’oppression de la société médiatique. L’idée de coopération lui donne ainsi l’occasion de renouer avec Montaigne par l’intermédiaire de Montesquieu, Tocqueville et Stuart Mill. En lisant les Essais, nous apprenons à saisir la chance de pouvoir donner un sens à ce que nous faisons, un sens qui ne se réduit pas à la recherche rationnelle de l’intérêt. Montaigne s’est intéressé aux formes de coopération en s’interrogeant sur le dialogue, l’éducation, l’interprétation, la société ou le jeu, et jusqu’aux formes les plus énigmatiques de coopération entre l’homme et l’animal : « Quand je me joue à ma chatte, qui sçait si elle passe son temps de moy plus que je ne fay d’elle ? » Si l’on en croit Sennett, dans The Guardian, « All together now : Montaigne and the art of co-operation », « le chat représente de nouvelles manières de vivre ensemble », des modes de coopération originaux, fondés sur la tentative de communication avec les bêtes, avec l’étranger, avec tout ce qui n’est pas nous. La retraite de Montaigne n’est pas un repli sur soi, elle est tout entière tournée vers l’extérieur. Cessant de vouloir réduire l’autre au même en des temps d’intolérance extrême, Montaigne a cherché à trouver de l’intérêt à la vie et à la pensée des autres pour ce qu’ils sont, et à se mettre à leur place. L’humaniste enseigne à la modernité que ce n’est pas d’abord en faisant confiance à sa raison que l’on apprend à vivre ensemble, mais en cherchant à se comprendre mutuellement, malgré la différence parfois vertigineuse des coutumes.

La figure de l’exilé occupe une place centrale dans l’œuvre de Sennett, et c’est aussi l’un des fils directeurs de sa relecture des Essais. Son dernier ouvrage s’intitulait The Foreigner [5]. L’idée de coopération lui permet aussi de penser la société civile contre les identités. À la suite d’Arendt, Sennett s’est intéressé à la vie des Juifs européens, exilés aux Etats-Unis à cause du nazisme. Le cœur du problème politique chez Arendt était de savoir comment les gens qui ne pouvaient compter sur rien ont été obligés d’inventer leurs conditions de vie propre. "L’exilé doit trouver une base de vie commune avec ces autres qui ne comprennent pas, qui ne peuvent pas comprendre » [6]. Montaigne est cette figure un peu particulière d’un exilé en son temps, cherchant une coopération improbable avec ceux qui ne pensent pas comme lui, les paysans, les Cannibales, et pourquoi pas son chat.
Marc Foglia


[1Richard Sennett, Together : The Rituals, Pleasures and Politics of Co-operation, Yale University Press, 2012. Je remercie Jean-Yves Pouilloux de m’avoir signalé cette publication.

[2La Culture du nouveau capitalisme, Albin Michel, 2006, p.12

[3Ce que sait la main. La culture de l’artisanat Albin Michel, 2012 / The Crafstman, Yale, 2008

[4Tyrannies de l’intimité, Le Seuil, 1979

[5The Foreigner, Notting Hill Editions, 2011

[6Richard Sennett, La Ville à vue d’œil, Plon, 1992, p. 171