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La librairie et ses sentences

Placée juste au-dessus de l’entrée de sa maison forte, la "librairie" que Michel de Montaigne se fit aménager en 1571, au deuxième étage d’une tour, n’avait rien d’une cellule de moine : de là il voyait, aux quatre points cardinaux, logis, cour, basse-cour, jardin, avenues de son château périgourdin, vignes, bois et collines des environs. Moins oisif qu’il ne l’avait prévu lors de cette entrée en retraite (à 38 ans), il y habita par intervalles, entre ses voyages et déplacements, ses séjours à Bordeaux ou ailleurs, mais sans doute de façon plus continue durant ses quatre dernières années de vie. De cette époque date la célèbre description qu’il donne des lieux, à la fin du chapitre "De trois commerces" (Essais, III, 3) : "la figure en est ronde", "c’est là mon siège", je vois "d’une veue tous mes livres, rangés à cinq degrés" ; et cet espace "où être à soi, où se faire particulièrement la cour", "j’essaye à m’en rendre la domination pure".

Ce dominus va décorer à l’antique son "deux-pièces" : bibliothèque et petit cabinet adjacent (au-dessus, la cloche toujours active ; au-dessous, sa chambre ; en bas, la chapelle). C’est du moins ce qu’on peut inférer des vestiges de peintures qui ornent encore les murs d’un "cabinet" que Montaigne jugeait "assez poli" et que des témoignages anciens (XVIIIe et XIXe siècles) permettent d’éclairer : outre des écussons aux armes du gentilhomme et l’inscription en capitales romaines qui solennise son entrée en"oisiveté", des tableaux mythologiques (trois fois Vénus : avec Pâris et les deux autres déesses, puis Adonis, puis Mars et Vulcain), un ex-voto de naufrage en médaillon, des scènes de piété filiale (ou "charité romaine"), de banquet et d’amphithéâtre, un trompe-l’œil architectural, des rinceaux et "grottesques", avec draperies, guirlandes, fruits, fleurs, oiseaux, génies ailés… De quoi illustrer plus d’une citation poétique des Essais.

Quant à la "librairie" proprement dite, tapissée de livres ("sur cinq degrés"), elle n’offrait à la décoration murale qu’un "plat" correspondant à un conduit de cheminée, où Montaigne avait fait peindre ses armes, entourées du collier de Saint-Michel (distinction reçue en 1571). Restait le plafond : deux poutres, quarante-huit solives. Là ont été peintes, en noir sur fond blanc, des "sentences" grecques et latines, phrases brèves ou vers empruntés à des auteurs anciens (une seule exception : Michel de l’Hospital), collectées soit directement dans les œuvres, soit dans des anthologies ou autres ouvrages truffés de citations. Selon une inscription aujourd’hui disparue mais relevée partiellement à la fin du XVIIIe siècle, cet espace était d’abord consacré à l’amitié et à La Boétie (ses livres, semble-t-il, avaient rejoint ici ceux de Montaigne), mais les sentences du plafond disent aussi combien ce lieu était voué à l’exercice du doute. Un doute actif et corrosif qui met à mal toute certitude rationnelle, toute science livresque, toute prétention de l’homme à la connaissance, à la grandeur, à la sagesse. Sur ces ruines trône la vanité universelle. Sous le regard d’un Dieu inaccessible aux seules capacités humaines, mais qui pourrait bien préférer les fous aux sages, en tout cas les ignorants et les humbles aux savants et aux présomptueux. De quoi détourner des livres, des mots, du savoir. De quoi dépouiller l’homme de son orgueil et, peut-être, le rendre plus disponible à la grâce divine. De quoi aussi faire sourire, car poutres et solives parlent parfois à la première personne, invectivent, assurent qu’elles ne penchent pas ou que le seul savoir à notre portée (savoir prendre la vie comme elle se présente) nous attend finalement à la porte : il suffit de sortir ! Là est "la mesure extrême" de toute science humaine. Le savant qui ira jusque là, où sciences et livres ne servent plus, n’aura pas en fin de compte perdu sa peine.

Si c’est ici, comme Montaigne le laisse entendre, qu’ont été écrits - ou écrits en grande partie - les Essais, on devine l’importance qu’un tel florilège de citations offrait à leur auteur, qui les avait sans cesse dans son champ de vision. Certaines se retrouvent dans le livre, parfois en début ou en fin de chapitre, soit citées telles qu’elles, soit traduites ou paraphrasées, et parfois comme éclatées, digérées par le texte de Montaigne. Beaucoup figurent dans la célèbre "Apologie" (II, 12), où voix sceptiques et paroles divines font entendre, disposées souvent comme dans la "librairie", leur polyphonie. Tel est du moins le dernier état des sentences du plafond, riche en textes tirés de l’Ecclésiaste (version latine paraphrasée, sans doute à partir de l’hébreu), car un examen attentif des solives permet de voir qu’une première campagne décorative avait fait la part belle au grec (textes pris entre autres dans l’anthologie de Stobée, chapitres "Du bonheur" et "De l’orgueil"). Etait-ce par imitation, un rien ostentatoire, d’autres cabinets d’humanistes ? Erasme avait invité ses disciples à faire "parler" leurs maisons : murs, poutres, plinthes, tentures, gobelets… Des visiteurs de la fin du XVIIIe siècle (époque à laquelle a été trouvé, dans un coffre du château, le "Journal de voyage") ont pu voir les étagères : en frise courait une inscription (dédicace à La Boétie) et les tablettes étaient ornées de sentences (Virgile et Sénèque, dit-on). Il y en avait, note Latapie, familier des Montesquieu, jusque sur les planches du plafond, entre les solives. Mais nulle part ce "Que sais-je ?" en français dont on lit parfois qu’il se trouvait au plafond de la "librairie". Ce qu’on y trouve, c’est, comme sur ce jeton à l’emblème d’une balance conservé à Montaigne, ΕΠΕΧΩ, le mot grec que notre auteur traduit par "Je soutiens, je ne bouge", c’est-à-dire je suspends mon jugement, je garde entière la question.

Ce qui est encore lisible aujourd’hui mérite d’être soigneusement consigné, en apportant corrections, précisions, compléments à la liste établie en 1861 par Galy et Lapeyre, base de celles de Bonnefon, Villey (PUF), Rat (la Pléiade), et en rappelant que cette liste se présente in situ comme un texte architecturé, avec disposition variable des caractères selon le support (poutre ou solive), la travée (trois en tout : la troisième en sens inverse des deux autres), l’emplacement (proximité d’un mur ou de la porte).

Bref, plus qu’une liste, une invitation à la promenade, en ce lieu où, feuilletant et rêvant, passant des mots de la "librairie" aux formes du "cabinet", dictant ou écrivant, allant toujours "de la plume comme des pieds", Michel, seigneur de Montaigne, ne tenait guère en place !

Alain LEGROS (texte et photos)
Auteur de Essais sur poutres. Peintures et inscriptions chez Montaigne, Paris, Klincksieck, 2000, rééd. 2003.
Disponible chez Belles Lettres Diffusion Distribution

Voir le catalogue des sentences de la librairie, du même auteur


 

1 Message

  • La librairie et ses sentences 11 août 2012 11:02, par Daniel COLICHE

    Bonjour,
    Merci pour ces articles très intéressants.
    Pourriez vous me dire quelle est la surface de la "librairie de Montaigne ?
    Il par le d’un diamètre de "16 pas" ; que faut-il prendre comme mesure du pas ?
    Merci de votre réponse.
    Daniel COLICHE
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