vendredi, 15 décembre 2017|

3 visiteurs en ce moment

 

B comme Bêtes (alphabet montaignien)

B ê t e s

Montaigne les aimait, dans son livre elles abondent.

En vrac, sans guillemets et ici au pluriel (lisons tout !) : lions, oiseaux, renards, mouches, mules, serpents, chèvres, coqs, lièvres, ours, pourceaux, ânes, autruches, boucs, cerfs, magots (singes), poux, veaux, araignées, brebis, crocodiles, fourmiliers, hongres (chevaux castrés), juments, lévriers, loups, paons, perdrix, poules, poulets, tortues, abeilles, guenons, brochets, chevaux, boeufs, chapons, chats, chattes, chevreaux, cirons (comme chez Pascal), couleuvres, chiens, goujons, hirondelles, ichneumons (rats pisteurs), oies, pies, rats, sangliers, taupes, taureaux, fourmis, sauterelles, tigres, torpilles, vipères, aigrettes, alouettes, anguilles, arondes (hirondelles), babouins, becfigues (fauvettes), biches, canes, chameaux, chamois, chats-huants, chauves-souris, cigales, cigognes, éléphants, crapauds, cygnes, daguets (jeunes cerfs), daims, dauphins, élans, éperviers, faisans, faucons, frelons, guêpes, hérissons, léopards, lézards, mâtins (chiens de garde), milans, moineaux, moules, moutons, mulets, oiselets, oisillons, papillons, perroquets, pigeons, pies, pinnothères (crabes), thons, porcs, poulins, puces, remoras, renardeaux, roussins (chevaux de guerre), rossignols, sagouins (ouistitis), sangliers, singes, souris, tanches, taupes, tortues, vaches, murènes. Faut-il encore ajouter les fabuleux dragons, alcyons et loups-garous ?


sur le site de l’ancien manège de Montaigne

Les Essais sont un zoo. Si l’on y trouve plus de « bêtes » que d’« animaux », c’est sans doute parce que leur « bêtise » se rencontre aussi chez les hommes : « la manière de naître, d’engendrer, nourrir, agir, mouvoir, vivre et mourir des bêtes étant si voisine de la nôtre, tout ce que nous retranchons de leurs causes motrices et que nous ajoutons à notre condition au-dessus de la leur, cela ne peut aucunement partir du discours de notre raison. Pour règlement de notre santé, les médecins nous proposent l’exemple du vivre des bêtes et leur façon, car ce mot est de tout temps en la bouche du peuple : Tenez chauds les pieds et la tête, Au demeurant vivez en bête. » Lorsqu’il s’agit de savoir comment vivre, le peuple et ses proverbes sont les meilleurs des philosophes. Quant à nous qui confions à l’imprimeur nos écrits, « nous mettons nos bêtises en dignité » en les mettant « en moule » !

Mieux dotés que les bêtes, les animaux, par l’« anima », ont langages, affections, émotions et passions, comme nous. Certains fabriquent artistement logis et pièges, se défendent avec ingéniosité, vivent en société et montrent des signes manifestes d’une forme d’intelligence. Et nous, nous « grenouillons » et « mâtinons » à leur manière, quand nous ne nous « embabouinons » pas. Montaigne avoue, quant à lui, ses prédispositions « singeresses » et il parle de sa tour comme d’un « gîte », d’une « tanière » où l’animal qu’il est vient chercher la quiétude. Il n’en est pas moins homme, et même gentilhomme, qui part volontiers à cheval et se réjouit quand son chien lui fait fête. Aime-t-il les chats ? Ecoutons-le parler du sien, ou plutôt de la sienne : « quand je me joue à ma chatte, qui sait si elle passe son temps de moi plus que je ne fais d’elle ? » Perplexité de celui que les animaux font penser, c’est-à-dire s’interroger, c’est-à-dire se mettre à douter de ce qu’on tenait pour sûr (ou à peu près), par exemple de la supériorité de l’homme (qui pense) sur l’animal (qui, dit-on, ne pense pas). La bête est un levier, apte à soulever et culbuter l’énorme masse de prétention qui conduit l’homme à se croire maître absolu du monde.

Oui, l’animal fait question, et fait poser les bonnes questions : « comment l’homme connaît-il, par l’effort de son intelligence, les branles internes et secrets des animaux ? » – « au jugement que nous faisons des bêtes, de ce qu’elles ont de particulier, que savons-nous que c’est ? » – « est-ce pas un miserable animal que l’homme ? » Misérable, en effet, de laisser son esprit empiéter sur les droits de son corps, quand les bêtes, elles, tiennent leur esprit « sous boucle, et laissent aux corps leurs sentiments, libres et naïfs ». Et orgueilleux pourtant : « il se trie soi-même et se sépare de la presse des autres créatures, taille les parts aux animaux, ses confrères et compagnons, et leur distribue telle portion de facultés et de forces que bon lui semble ». Il y a du François d’Assise dans cette conviction d’une fraternité universelle des êtres animés, qui fait dire à Montaigne qu’« il y a quelque commerce, et quelque obligation mutuelle » entre hommes et animaux. Chose sentie plus que pensée, et laissons aux penseurs insensibles leurs animaux-machines. Tant pis s’ils jugent cette « tendresse puérile », anthropocentrique ou mièvre cette conception de l’animal : que ceux qui rient soient sur-le-champ changés en hyènes !

Assurément, Montaigne ne faisait pas que réfléchir au contact des animaux, il les aimait, domestiques ou sauvages, et il éprouvait de la peine à les voir souffrir : « je n’ai pas su voir seulement sans déplaisir, poursuivre et tuer une bête innocente, qui est sans défense, et de qui nous ne recevons aucune offense. Et comme il advient communément que le cerf se sentant hors d’haleine et de force, n’ayant plus autre remède, se rejette et rend à nous-mêmes qui le poursuivons, nous demandant merci par ses larmes, ce m’a toujours semblé un spectacle très déplaisant. Je ne prends guère bête en vie, à qui je ne redonne les champs. Les naturels sanguinaires à l’endroit des bêtes témoignent une propention naturelle à la cruauté. » Et encore : « je ne vois pas égorger un poulet sans déplaisir, et ois (entends) impatiemment gémir un lièvre sous les dents de mes chiens. » Il sait que c’est « mollesse » – pour nous, sensiblerie –, mais qu’importe ! Qui se dira humain, s’il est insensible à la douleur des pauvres bêtes ? Honte à ceux qui laissent leurs enfants torturer poulets et petits chiens : « je hais cruellement la cruauté, et par nature et par jugement, comme l’extrême de tous les vices. » De la compassion, passons ainsi à l’idée et nous aurons l’un de ces rares impératifs moraux sur lesquels Montaigne ne transige pas : il y a un « général devoir d’humanité, non aux (envers les) bêtes seulement, mais aux arbres mêmes et aux plantes ».


Balzac, chat du château de Montaigne

Puisqu’il en est ainsi (pas de faune sans flore), dressons cette autre liste, végétale, de mots épars dans les Essais, pour que s’ébattent et folâtrent les bonnes bêtes à travers bois, prés, champs, jusque dans les jardins (ce sera leur revanche) : fruits, fleurs, surgeons, écorces, troncs, pommes, blé, épines, feuilles, forêts, herbe, vignes, ail, figues, melons, vergers, broussailles, chênes, mil, olives, oliviers, raisins, trèfle, aloès, ciguë, ceps, châtaignes, chenevières (champs de chanvre, canebières), choux, coriandre, cornichons, ellébore, épis, euphorbe, fouteaux (lisant ce mot devant son père, Léonor voyait bien entendu des hêtres ; sa gouvernante entendait autre chose, et sa gêne l’instruisit sans doute plus que « le commerce de vingt laquais » !), halliers, ivraie, laurier, marjolaine, moutarde, mûres, myrte, orge, origan, orties, persil, poires, poireaux, pommiers, potagers, raifort, riz, roseaux, ronces, salsepareille (liseron épineux), thym, rhubarbe, noisettes, noix, simples.

Est-il bien philosophe, celui qui ne hante ni bêtes ni plantes ? Est-il homme ?

Alain LEGROS (texte et photos)
Lettre B dans Fricassée. Petit alphabet hédoniste de Michel de Montaigne, Labor, 2006.
Cet opuscule est en dépôt-vente à La Tour de Montaigne.