vendredi, 15 décembre 2017|

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une traduction des Essais en espagnol

Signalons une excellente traduction des Essais en espagnol, qui a rencontré un joli succès : les vingt mille exemplaires ont été dépassés, et la maison d’édition barcelonaise Acantilado a dû procéder, depuis 2007, à cinq réimpressions à ce jour….

L’ouvrage fait plaisir à voir (papier de qualité, reliure et couvertures soignées) et la traduction de Jordi Bayod Brau, élégante et claire, aura tôt fait d’emporter l’adhésion des hispanisants. Le traducteur est parti du principe selon lequel Montaigne est plus facile à lire aujourd’hui qu’à la fin du XVIe siècle : il a d’ailleurs été quasiment ignoré en Espagne, avec, toutefois, quelques exceptions notables comme Quevedo et Feijoo. Montaigne est moderne dans sa pensée, dans son style, et jusque dans l’invention du genre de l’essai. Il en résulte une grande proximité : l’auteur des Ensayos est pleinement notre contemporain.

« Lector, éste es un libro de buena fe. Te advierte desde el inicio que el único fin que me he propuesto con él es doméstico y privado. No he tenido consideración alguna ni por tu servicio ni por mi gloria. Mis fuerzas no alcanzan para semejante propósito. Lo he dedicado al interés particular de mis parientes y amigos, para que, una vez me hayan perdido - cosa que les sucederá pronto -, puedan reencontrar algunos rasgos de mis costumbres e inclinaciones, y para que así alimenten, más entero y más vivo, el conocimiento que han tenido de mí. Si hubiese sido para buscar el favor del mundo, me habría adornado mejor, con bellezas postizas. Quero que me vean en mi manera de ser simple, natural y común, sin estudio ni artificio. Porque me pinto a mí mismo. »

La traduction prend comme texte de référence l’édition de 1595, celle de la « fille d’alliance », Marie de Gournay, et l’enrichit de quelques notes humanistes. Il aurait été surprenant que Montaigne, imprégné du vocabulaire, des idées et du style de Sénèque, ne donnât pas de plaisir de lecture en espagnol... Toujours est-il qu’en Espagne, il fallut attendre la fin du XIXe siècle pour disposer d’une traduction complète des Essais. L’ouvrage avait été mis à l’Index au milieu du XVIIe, et ce geste de dénonciation, dans la péninsule ibérique, avait davantage d’autorité qu’en France, et même qu’en Italie. L’essayiste ne fut redécouvert qu’au XXe par les grands essayistes comme Unamuno et Azorín.

Rappelons enfin l’intérêt de fréquenter Montaigne en langue étrangère. C’est toujours le découvrir sous un autre angle, lui qui estimait être fait diverses si pièces, selon les points de vue. Sans jouer les Scaevola, je serais prêt à mettre ma main au feu que cette traduction en castillan jouera un rôle de référence dans les pays hispanophones, comme a pu le faire la traduction de Fausta Garavini en Italie.

M. F.

Michel de Montaigne. Los ensayos (según la edición de 1595 de Marie de Gournay)
Prólogo de Antoine Compagnon.
Edición y traducción de J. Bayod Brau
Acantilado, 2007, 1738 pages, 58 €