mercredi, 16 août 2017|

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textes d’Alain sur Montaigne

"Montaigne est une belle aurore après cette longue nuit. Nourri des
anciens, doutant assez fortement pour dominer tous les pièges de la
logique, et suivant par ferme jugement la sagesse stoïcienne, qui apprend
à souffrir en homme et à bien mourir, Montaigne représente le jugement
seul, ou l’homme sans Dieu. Une force d’esprit admirable contre
l’imagination, la superstition, le préjugé, les passions, circule dans
les Essais, le seul livre de philosophie peut-être qui s’offre sans
système et sans la fureur de prouver. Mais les paris l’ont mal jugé,
car il les juge tous."
Alain, Abrégé pour les aveugles, 1943

"Parmi les auteurs réputés étrangers à la philosophie, et où je
cherchais aussi la philosophie, je ne dois pas oublier Montaigne. Plus de
trois fois nous lûmes les Essais de bout en bout, un élève ayant charge
à son tour d’un chapitre ou deux. Toutefois, parce qu’on trouve une
multitude d’idées explicites dans Montaigne, nous aurions risqué de le
prendre pour un philosophe, sans la précaution de tout lire. Cet auteur
est long à connaître, et j’exerçais les garçons à trouver au doigt,
comme je disais, et sans hésiter, soit l’accident de Montaigne, ou
l’histoire de l’écuelle, ou Montaigne sur la pas de sa porte,
déclarant la paix aux hommes. L’accident de Montaigne, chute de cheval
suivie non seulement d’évanouissement, mais d’un oubli total des
circonstances immédiatement précédentes, est une sorte d’étude
clinique de première importance. On y remarque, ce qui se trouve aussi en
d’autres exemples, qu’un choc qui a supprimé plusieurs moments de la
perception, fait tomber aussi quelques pans de la perception qui a
précédé, quoiqu’il semble que cette perception ait dû se faire.
Faut-il croire qu’elle n’était pas entrée dans la mémoire, faute
d’un temps suffisant de maturation ? On apprendrait donc sa propre vie
comme on apprend un livre. Je trouvais encore mieux à dire, c’est que
notre perception est, au vrai, toujours rétrospective. Par exemple, si
Montaigne avait évité le choc de son valet qui galopait sur lui,
Montaigne eût revu la suite des événements, reconnu les lieux et les
mouvements, et sa propre action elle-même ; et seulement alors il se fût
représenté la chose, comme ce beau mot le dit si bien. Car dans la
surprise on agit sans voir ni percevoir, comme l’animal bondit. Vint
après le choc l’anéantissement qui empêcha cette revue, et par là
même empêcha cette perception de se faire une fois, et d’être ensuite
retenue. (…) L’histoire de l’écuelle (pour mon père quand il sera vieux) ou celle
du fils qui traîne son père par les cheveux (Arrête, mon fils, car je
n’ai traîné mon père que jusque là !) sont des types de ce que
Montaigne appelle « histoires qui ne disent mot ». Ces histoires, qu’il
prend telles qu’on les raconte, sans rien changer, sans rien discuter,
font la leçon aux érudits. Car, inventées ou presque tout à fait
inventées, elle n’en ont que mieux la marque humaine. Elles me
ramenaient aux contes, dont on ne demande jamais s’ils sont vrais. Au
reste, me disais-je, sous la critique se cache l’autorité. Au lieu que
dans les mille citations de Montaigne il n’en est pas une qui prenne
force de l’autorité d’un auteur. Elles brillent par elles-mêmes ; par
elles-mêmes elles éclairent. Et c’est là que j’ai remarqué que
l’expression immuable et en quelque sorte monumentale est la vraie source
des pensées. Nous ne citons plus, et nous errons."
Alain, Histoire de mes pensées, 1936

"Montaigne sait bien décroire, comme il dit ; mais, attentif en même temps
à tout croire, il trompe par là. Il est presque impossible de démêler
ses pensées ; toutefois il n’y a point doute sur ceci, qu’elles sont
des pensées ; c’est qu’aucune de ses pensées n’est sa dernière
pensée. Son dernier mot peut-être, « Il n’en est rien », est
profondément caché dans son œuvre. Cherchez-le, vous qui savez lire."
Alain, Les Idées et les âges, 1927, ch. IV

Les années qui passent ont cela de bon qu’elles nous font oublier les
leçons de littérature, qui, au lieu de nous montrer les auteurs, nous les
cachent. Montaigne n’est pas du tout ce penseur paresseux que je croyais.
Il est pénétrant, il analyse ; il cherche la formule à l’eau-forte, et,
presque toujours, la trouve. Il a de l’esprit : il a surtout de la
grandeur et de la force. Tout le malheur, pour lui, c’est d’avoir été
lu et copié par Pascal ; car Pascal étant à la fois un savant, un
philosophe, un écrivain et un catholique, les Goyau ont pris depuis pour
tâche de l’élever de toutes les façons, et il a bien fallu que
Montaigne redescende. C’est que Montaigne a, avec sa pénétration, un
stoïcisme qui suffit à sa vertu, et une sérénité qui inquiète. Il est
sceptique à la manière de Platon, à la manière des sages ; il ne croit
point que l’on puisse trouver le secret des choses ; mais il croit qu’on
peut trouver la résignation et la joie, en mettant du moins l’ordre en
soi. La pratique profonde qu’il a des anciens le montre bien, et aussi
son amitié à l’antique avec La Boétie. Aussi on a abusé de quelques
traits frivoles ; on a fait de cet homme bon un bonhomme, un vieux bonhomme
de comédie ; comme on a fait de Hugo un bon grand-père et un bon géant.
Toutes les opinions de la critique sont catholiques, même quand le
critique ne l’est pas (...)."
Alain, Cahiers de Lorient, 1, p. 283

"Il a plus d’un secret dans les grands philosophes ; mais le plus précieux
n’est pas toujours où on le cherche ; et si l’on regarde aux systèmes et
aux preuves, souvent on croira avoir perdu son temps. Au contraire si l’on
fait conversation avec ces hommes illustres, sans trop se soucier de ce
qu’ils veulent enseigner, on apercevra, comme dans un éclair, un mouvement
de l’homme vrai. Cela est évident à lire Montaigne ; mais je suis assuré
qu’on trouvera autant dans Platon, dans Aristote, dans Descartes, dans
Kant, si on s’applique à les lire comme il faut bien lire Montaigne. Et ce
continuel retour aux penseurs illustres est ce qui sauve d’abord du
procédé, et de l’observation myope.

Tout récit est un conte ; et l’on n’en peut douter, parce que la chose
manque. On comprend d’après cela que le récit d’un récit, et de bonne
foi, multiplie l’erreur. L’empreinte se fait en chacun, et sans remède, si
ce n’est que l’on doute absolument de tout récit, par une incrédulité
supérieure qui résulte des remarques que je fais ici, et de beaucoup
d’autres. Mais ces remarques enlèvent aussi toute espèce de doute
concernant la sincérité du narrateur, en sorte que les récits
fantastiques deviennent des faits de la nature humaine, qui peuvent encore
nous instruire. C’est pourquoi un esprit supérieur, comme est Montaigne,
ne fait point de choix dans les récits qu’il rapporte, mais en un sens les
juge tous bons parce qu’en un autre sens il doute sur tous. Il est clair
que raconter un récit que l’on a entendu en l’arrangeant selon le probable
et le vraisemblable, c’est une manière dangereuse de mentir ; car de quel
droit rendre croyable ce qui est par nature incroyable ? Au vrai la seule
manière de rendre un récit croyable est de l’interpréter comme ne
pouvant pas ne pas avoir été, ce qui est retrouver dans le fait l’essence
éternelle, et de nouveau faire immobile le récit. Car tout importe et le
plus petit détail peut exprimer l’essence ; il faut donc transmettre les
témoignages de l’homme comme étant tous vrais. C’est pourquoi Montaigne
n’y veut point changer la moindre chose ; et il est vrai que ce genre de
critique est hors de saison quand l’objet manque. D’où l’on prend souvent
pour frivole ce sérieux esprit, et pour incertain ce douteur, et pour
crédule cet incrédule. Platon était de la même graine. Faute de tels
maîtres, on pense à corps perdu, comme les chevaux galopent."
7 novembre 1924

"Quand Montaigne nous rappelle que les enfants s’effrayent souvent d’un
visage qu’ils ont eux-mêmes barbouillé, il trace la courbe du croire.
L’apprenti sorcier finit par réussir trop ; mais il faut bien entendre
cette vieille fable ; il joue à se faire peur et le voilà fou de peur.
Ces drames sont absolument intérieurs, et, par cela même, comme aimerait
à dire Hegel, absolument extérieurs ; car le semblable donne la
réplique, et les choses aussi ; deux monologues se rencontrent ; et les
ronces n’accrochent que celui qui fuit. L’enfant joue à se battre et
reçoit plus de coups qu’il n’en voulait."

"On se trompe au sceptique ; on s’y trompera toujours. Montaigne est souvent
mal pris, dans sa très sérieuse entreprise où il sait que le sérieux
perdra tout. Un énorme chapitre, qui est d’exercice pur, écrase les
autres ; et c’est très plaisant, car il devrait, au contraire, leur donner
de l’air. Quant à Montaigne, il n’y a point de doute ; ou plutôt tout le
doute devrait être comme un outil à cerner le vrai, à le sertir, comme
il fait dans tous ses jugements, sur l’éloquence, sur le courage, sur la
peur, sur l’obéissance, sur la coutume, sur la loi, sur la guerre et la
paix, qui sont fermes par refus de s’empiéger. En ce travail de
profondeur, jamais la sape ne s’écroule sur le mineur. « Quoi de plus
sérieux qu’un âne ? » Et le célèbre discours de l’oie théologienne
(car, dit-elle, n’est-il pas clair que ce grand univers a été créé pour
les oies ?) est une de ces transformations irréfutables qui nous
réveillent de nos pensées mécaniques. L’absurde sauve la raison, en la
rejetant hors de ses produits, et toujours par une surprise explosive.
Faut-il citer une fois de plus la plus belle et la plus blessante histoire
de Montaigne, ce fils devenu maître et qui traîne son père par les
cheveux ; le père ne dit rien, jusqu’à un certain tournant de la maison
où il s’écrie : « Arrête, mon fils ! car je n’ai traîné mon père que
jusque-là. » On ne se remet point aisément d’une telle secousse ; on en
prend une vue gigantesque de ce que serait la loi de fer, si la raison
n’était que raison. Après quoi il faut citer, toujours de notre auteur,
la fable, ou comme on voudra dire, de l’écuelle de bois, plus sobre mais
qui participe de la même gaîté forcenée. À l’enfant qui fait une
petite écuelle, semblable à celle dans laquelle son grand-père mange la
soupe, on demande pour qui il travaille, et à son père, qui le demande,
il répond « c’est pour toi ». Aucun ordre ne tient contre cette manière
de décrire. Mais je veux finir dans un air plus léger. « Ma sœur
l’herbe, dit Voltaire, voici venir un monstre effroyable qui de nous deux
ne fera qu’une bouchée. Les hommes appellent ce monstre un mouton. »
Systèmes et docteurs tombent pêle-mêle. Candide est un livre profond
parce qu’il défait tout. Le célèbre festin des rois a de la grandeur par
la démission de toute grandeur. Pangloss raisonne bien ; on rit de cet
irréfutable. Et le sénateur Pococurante a le goût si fin qu’il n’aime
plus rien. « Je me décris le paysage », dit Guillot le songeur dans
Liluli. « Mais tu ne le regardes pas ! » dit Polichinelle. « Je vois, je
vois... » – « Les yeux fichés dans la poussière ? » – « Je vois
plus loin, je vois plus haut, je vois le sommet, la lumière. » Ô Poésie
 ! Les dieux s’en vont ; avec les dieux s’en vont les Furies. Les Dieux
Montaigne sait bien décroire, comme il dit ; mais, attentif en même temps
à tout croire, il trompe par là. Il est presque impossible de démêler
ses pensées ; toutefois il n’y a point doute sur ceci, qu’elles sont des
pensées ; c’est qu’aucune de ses pensées n’est sa dernière pensée. Son
dernier mot peut-être, « Il n’en est rien », est profondément caché
dans son œuvre. Cherchez-le, vous qui savez lire.

Il faut toujours penser en compagnie ; l’homme qui pense pour lui seul est
un fou. Mais il me semble que penser avec les grands Anciens, comme fit
Montaigne, et avec Montaigne, Pascal, Rousseau, Voltaire et tant d’autres
silencieux dont la foule s’accroît de siècle en siècle, est une autre
manière de penser en compagnie, qui diffère de n’importe quel troupeau
pensant comme, dans l’École, l’universel diffère du général, et la
compréhension de l’extension. Pardonnez ces mots barbares ; quelques-uns
peut-être en seront réveillés, qui ne sont pas les pires. Bref il y a
manière d’écrire pour soi, qui est pour tous ; et une manière d’être
d’accord, qui est de ne point chercher du tout à s’accorder. Je devais
donc penser devant moi, en quelque sorte, sans me soucier d’autre chose, et
régler ce qui reste à faire sur ce qui est fait et le travail sur
l’esquisse, comme font le sculpteur et le peintre.

La plus belle page de Montaigne, et que je m’étonne qu’on ne cite jamais,
le fait voir tranquille sur son seuil, et sa porte ouverte, au milieu des
guerres et pillages de ce temps-là. « J’ai affaibli le dessein des
soldats, ôtant à leur exploit le hasard, et toute matière de gloire
militaire, qui a accoutumé de leur servir de titre et d’excuse : ce qui
est fait courageusement est toujours fait honorablement, en temps où la
justice est morte ». Et je veux citer aussi la fin du chapitre, qui sonne
la vraie sagesse. « Entre tant de maisons armées, moi seul, que je sache,
en France, de ma condition, ai fié purement au ciel la protection de la
mienne ; et n’en ai jamais ôté ni vaisselle d’argent, ni titre, ni
tapisserie. Je ne veux ni me craindre, ni me sauver à demi. Si une pleine
reconnaissance acquiert la faveur divine, elle me durera jusques au bout ;
sinon, j’ai toujours assez duré pour rendre ma durée remarquable et
enregistrable. Comment ? Il y a bien trente ans ». Si vous demandez où se trouve ce
mouvement peut-être unique de courage sans colère, je vous dirai que
c’est aux Essais. Mais cherchez le chapitre et la page ; cela vous
détournera de chercher des ennemis.
Alain, Propos de littérature 20 juillet 1929

Montaigne est négligent. Il s’amuse à copier les poètes, et les commente
paresseusement jusqu’au point où quelque difficulté le prend à la gorge.
C’est alors qu’il est vif et même violent ; il étonne, il traverse. Ceux
qui le lisent prennent le même pas, et soudain le même élan. Pascal l’a
copié quelquefois, et presque toujours, à ce que je crois, imite le
mouvement de fermer les yeux avant de regarder. Seulement la nonchalance de
Pascal ne nous est point connue. Il faudrait de grands silences entre ses
petits papiers. Lui, aux intervalles, priait, je suppose, ce qui est une
manière de se reposer, comme vêpres et stalle de chanoine.
Alain, Propos de littérature, 1934

"Montaigne a dit cette chose admirable, c’est que ce qui est le moins connu
est ce qui est le plus fermement cru. Et quelle objection voulez-vous faire
à un récit qui n’a point de sens ? Vue prodigieuse sur les prodiges. Je
remarque sur ce sujet-là que les prodiges sont toujours racontés ; mais
aussi nous n’y croyons que mieux. (…)
C’est pourquoi un esprit supérieur comme est Montaigne, ne fait point de
choix dans les récits qu’il rapporte, mais en un sens les juge tous bons
parce qu’en un autre sens il doute sur tous. Par exemple il n’y veut point
changer la moindre chose ; et il est vrai que ce genre de critique est hors
de saison quand l’objet manque. D’où l’on prend souvent pour frivole ce
sérieux esprit, et pour incertain ce douteur, et pour crédule cet
incrédule. Platon était de la même graine. Faute de tels maîtres, on
pense à corps perdu, comme les chevaux galopent."
novembre 1924

"Montaigne aussi est un homme ; mais encore plus secret en sa façon de
croire et de ne pas croire. Semblable en son jeu à ces fins lutteurs qui
semblent lutter en simulacre parce qu’ils jugent la prise et ne l’essaient
point témérairement ; ou comme ces boxeurs toujours dansants ; ou comme
ces généraux manœuvriers, toujours se dérobant et revenant, en sorte
que la victoire est de position, et assurée presque sans combat. Ainsi
Montaigne se glisse entre les preuves et fait sa retraite victorieuse.
Accordant beaucoup et peut-être tout ; mais sa force d’esprit toujours
sauve. Étant assuré, il me semble, de ne se point tromper, tant qu’il
n’est pas forcé. Le plus doux esprit, mais le plus ferme et le plus libre.
J’ai reconnu depuis ce visage de chez nous en un janséniste qui faisait la
guerre et fort bien, qui savait tout et qui ne croyait rien, hors le tout
à fait incertain. Je le lui dis un jour ; il en fut choqué, et, depuis,
encore un peu plus froid et renfermé ; d’ailleurs paternel, simple et
brave. Je crois avoir bien compris ce regard blanchi par l’âge et qui
voulait dire : « Qu’y a-t-il au monde à quoi il vaille la peine de
croire, sinon au Vouloir ? Et qu’y a-t-il de moins croyable et de moins
solide pour ces hommes épais ? Jusque-là qu’il ne serait rien si je n’y
croyais. » Il s’appelait Bayle ; ce nom est comme un monument. Ici ma
couronne."
28 mai 1923

"Montaigne est difficile ; c’est qu’il faut d’abord le connaître, s’y
orienter, s’y retrouver ; ensuite seulement on le découvre."
Alain, Propos sur l’ éducation, 1932

"Les œuvres éternelles étant donc réunies aux murs de cette salle,
chacune dans sa meilleure édition, je donnerais comme fin à la culture
classique de savoir ce qu’il y a en chacun de ces livres. Je n’entends
point par là que l’on sache les résumer, car c’est tout perdre, mais que
l’on soit capable de tomber tout droit sur tel passage de Platon, de
Montaigne, ou de Saint-Simon, dont on sait qu’il définit, ou éclaire, ou
présente en un exemple, une idée dont on se trouve occupé. Car je hais
qu’on dise à peu près et en mauvais langage ce qu’un auteur a dit si
bien. J’exerçais là-dessus les jeunes gens, et moi-même aussi, demandant
par exemple : « Un roman est un miroir que l’on promène sur le chemin ;
qui donc a dit cela, et où ? Ou bien : « Trouvez-moi le sac de Platon,
avec le sage, le lion et l’hydre. » « Trouvez-moi ce qu’Aristote dit de
la femme et de la nécessité d’obéir. « Trouvez-moi l’accident de
Montaigne. » Il s’agirait de bondir, d’ouvrir le livre sans hésiter, et
de mettre le doigt sur la chose. Des notes, des fiches, des répertoires,
je n’en voudrais point ; car il faut lire et relire, enfin être en
familiarité avec les pages illustres."
Alain, Propos sur l’ éducation, 1932

"En bref, comme la vraie pensée ne force point, ainsi la vraie prose refuse
d’attirer et de prendre ; je vois une belle pudeur dans ses cadences
rompues. Aussi, dans cet art fait pour les yeux, tout ce qui sollicite
l’oreille est en vérité de mauvais ton ; et non pas seulement les mots
qui n’arrivent que pour l’har¬monie, mais encore, dans une prose sobre,
ces formules de même coupe et d’ampleur égale ; ce sont des flatteries
qui détournent ; aussi peut-on faire l’épreuve de la belle prose par la
lecture parlée ; l’art du lecteur n’y peut rien ajouter ; de lui-même il
s’arrête, reprend, revient. La prose de Montaigne et celle de Stendhal
sont sans doute, sous ce rapport, les plus pures."
Alain, Système des beaux-arts, 1920

"Montaigne revenant à lui-même après qu’il avait été jeté en bas de
son cheval par le choc d’un autre cheval emporté, Montaigne n’avait
même plus souvenir des événements qui avaient précédé immédiatement
la chose, et que pourtant ses yeux avaient vus. Ce drame forme comme un
trou d’ombre, et tout ce qui est sur les bords tombe dans le trou.
C’est ainsi qu’on s’endort, sans jamais penser qu’on s’endort. Le
demi-sommeil est comme une région disputée ; c’est la veille qui le
reprend si l’on ne s’endort point ; mais si l’on s’endort le
sommeil recouvre aussi le rivage comme d’une vague. Ainsi l’homme qui
est porté sur la planche à roulettes plonge dans le noir, et dissout en
ce profond sommeil un mauvais rêve qu’il n’a même pas eu le temps de
former. D’après le témoignage de Montaigne et de beaucoup d’autres,
on peut même parier que s’il revivait dans quelque paradis ou enfer, il
ne saurait point du tout comment il est mort."
13 mars 1922

"Nous ne savons pas assez comment le doute est enseigné chez nous. Cela
n’est point en affiche ; aussi cela ne s’improviserait point, mais
plutôt c’est un élément de cet air respirable où nos pensées
prospèrent. Même les esprits tyrans, chez nous, tyrannisent plutôt par
passion que par idolâtrie de la preuve. Aussi l’esprit est régulateur
en tous plutôt qu’excitateur. L’esprit nous retire en nous, et même
nous garde à l’abri des preuves dans le dernier donjon. C’est ce que
dit si bien Montaigne, nourriture commune chez nous ; non qu’il soit lu
par beaucoup, mais il est lu par des esprits de toute espèce, et de là un
esprit de doute et de paix descend et circule partout. D’où une manière
décente de croire et de ne point croire."
5 août 1925

"Pourquoi ce préambule ? Pour prendre un bon élan et laisser derrière moi
cette idée faible que la conscience morale change selon les temps, les
climats, les polices, les conventions. On invoque Montaigne. Mais qui mieux
que lui a honoré le courage, la tempérance, la patience, la sagesse ? (Ô
mécanique civilisation ! Lui-même a reconnu l’homme dans les peuples du
Nouveau Monde.)"
Esquisses, "La conscience morale", 4 novembre 1930

Extraits transmis à la SIAM par Pierre Heudier,
Vice-président de l’Association des amis d’Alain et de l’Institut Alain
Voir aussi "Alain lecteur de Montaigne", dans Alain lecteur des philosophes