vendredi, 20 octobre 2017|

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Villey ou l’aveugle éclairé

par Romain Villet
écrivain

« Le moi, celui de Montaigne excepté, est toujours haïssable, je le sais », écrit Pierre Villey en 1914 pour justifier sa pudeur de savant qui enseigne mais ne se raconte pas. Montaigne a le génie de se montrer, Villey a l’élégance de s’effacer. La plupart des amis de Montaigne connaissent le nom de celui qui a établi en 1922 une édition des Essais qui continue à faire autorité mais nombre d’entre eux ignorent qu’il était aveugle. Assignant à la cécité sa juste place, il ne s’en est jamais ni caché ni vanté.

Peu de temps après la publication de sa thèse sur Les sources et l’évolution des Essais, Victor Giraud s’interrogeait dans La Revue Des Deux Mondes : comment un aveugle a-t-il pu accomplir cet admirable travail de recherche et d’érudition ? Avec la discrétion de qui s’en trouve gêné, le jeune normalien lui répondit dans un article paru dans cette même revue le 1er mars 1909. À peine remanié, ce texte sera reproduit en 1914 dans Le monde des aveugles, — l’un des ouvrages remarquables de rigueur et de clarté par lesquels il s’emploiera toute sa vie, parallèlement à ses travaux sur la littérature du XVIe siècle, à débarrasser la cécité des légendes et fausses idées qui l’entourent si souvent.
S’étant préalablement excusé de parler de lui et de ses livres, le voici qui consent à expliquer comment il a d’abord recopié les Essais, intégralement à la main, en braille. Ayant obtenu par ce moyen une vingtaine de volumes qu’il pouvait caresser et parcourir du bout de ses index, il se lance dans une lecture méthodique afin d’établir, toujours en braille, trois groupes de fiches. Les premières répertorient et localisent les idées présentes dans les Essais. Les secondes relèvent les variations de style et de formulation. Les troisièmes recensent les événements et anecdotes historiques ou personnels. A partir de ces fiches, le brillant chercheur aveugle découvre que les Essais ne sont pas l’exposé systématique et monolithique d’un esprit affilié à telle ou telle chapelle philosophique mais bien plutôt l’œuvre foisonnante et souvent contradictoire d’un homme qui, rédigeant pendant plus de vingt ans, n’a cessé de se remettre en cause et en chantier au fil des circonstances et de ses nombreuses lectures. Pour étayer sa thèse, il recourt à des secrétaires qui lui lisent à voix haute une grande partie des livres lus en son temps par Montaigne. Ce travail préparatoire achevé, ne lui restait plus qu’à rédiger, en braille pour les passages les plus délicats (de façon à pouvoir se relire) ou en tapant directement sur une machine à écrire « normale » dont le clavier lui fut très tôt familier.

Comme s’il redoutait que ce labeur titanesque ne passe pour un exploit et ne lui attire des éloges, l’auteur du Monde des aveugles conclut en se plaçant dans l’ombre de Louis Braille : « Mon lecteur voudra bien remarquer que, en dépit des apparences, je l’ai entretenu beaucoup moins de mes travaux personnels que du travail des aveugles en général. J’ai voulu, par un exemple, montrer la souplesse de nos procédés de travail. Peut-être, après m’avoir lu, comprendra-t-on mieux notre reconnaissance à tous pour l’inventeur d’un alphabet auquel nous devons la libération de nos intelligences ».

Dans cet article, le lecteur apprend que Pierre Villey a perdu la vue à quatre ans et que c’est au cours de ses études à l’École Normale de la rue d’Ulm, où il entre en 1900, qu’il se prend de passion pour l’auteur qui ne cessera plus de l’occuper. On en saura pas davantage, ni là, ni ailleurs. Dommage ! Car même si la majorité des aveugles n’a que faire de Montaigne et si, à l’inverse, ceux qu’il ravit ne souffrent en général d’aucun problème de vue particulier, on peut cependant supposer que la cécité de Villey pourrait, dans une certaine mesure, l’avoir prédisposé à s’enticher de l’écrivain bordelais. Il semble en effet que les Essais aient tout pour séduire un aveugle. Leur auteur n’y affirme-t-il pas qu’il serait plus volontiers devenu aveugle que sourd ou muet ? Ne s’y interroge-t-il pas sur ce que l’homme doit au nombre et à la nature de ses sens ? En écrivant : « la ressemblance ne fait pas tant un comme la différence fait autre » et « Je n’ai point cette erreur commune qui consiste à juger d’un autre selon que je suis », ne fait-il pas preuve de la tolérance et de la souple intelligence propres à consoler les aveugles de la bêtise et des préjugés dont, comme l’a répété Villey à de nombreuses reprises, ils pâtissent bien plus encore que de leurs yeux débiles ?

La méthode qui pousse Montaigne à convoquer et citer les anciens pour former son propre jugement n’est d’ailleurs pas sans rappeler la manière dont l’aveugle, plus dépendant qu’un autre, est contraint de s’appuyer sur des tiers et de s’en remettre à eux pour gouverner sa vie. Le second ne saurait pas plus vivre en ermite que le premier penser sans ses livres. D’autrui, l’aveugle aurait pu dire comme Montaigne au sujet de l’usage que l’on doit faire des sens : fol qui ne s’y fie ; fol qui ne s’en défie.

En outre, tout comme Montaigne peint moins l’être que le passage, la cécité impose de percevoir les choses par le mouvement. Le voyant perçoit, comme dit bien l’expression, en un coup d’œil, là où la palpation ou l’écoute grâce auxquelles l’aveugle se représente le monde implique nécessairement le passage du temps. Villey a ainsi raison d’opposer la vue, sens « synthétique et instantané », au toucher, sens « analytique et successif ». De là à penser que privé d’yeux, on est plus volontiers enclin à douter des idées fixes, des images éternelles et des réalités immuables, il n’y a qu’un pas —qui rapproche encore Villey du penseur chez qui tout bouge et branle.

Enfin, en prenant pour devise non pas « Je ne sais rien » mais « Que sais-je ? », Montaigne enracine au cœur de sa vie une interrogation que connaît bien l’aveugle puisque la vue qui manque invite à se souvenir que le savoir est parcellaire et qu’une partie de la réalité perceptible échappe. La cécité n’est pas la nuit mais bien, comme la devise du sieur de Montaigne, un stimulant de la curiosité, une invite à aller vers le savoir.

Malheureusement, non seulement le brillant aveugle répugnait à parler de lui, mais il aura aussi manqué du temps nécessaire pour présenter les raisons intimes de sa passion. Au siècle des chevaux-vapeurs, une chute est, plutôt qu’un moyen d’entrevoir la mort, la fatale occasion de la rencontrer. Victime à cinquante-quatre ans d’une catastrophe ferroviaire, peu de temps après la parution d’une ultime biographie de l’auteur des Essais, Pierre Villey mourut en 1933 dans le déraillement sur un pont du train qui le ramenait de Caen où il avait donné ses cours à l’université.

Lecteur passionné de Montaigne, quasi homonyme de Villey, atteint comme lui de cécité depuis l’âge de quatre ans, comment pourrais-je ne pas me croire tout désigné pour mettre à jour les fondements cachés de la relation qui a si étroitement uni ce savant aveugle au plus clairvoyant des philosophes ?